Pourquoi publier un essai sur Baudelaire, alors que le nombre des ouvrages qui lui a été consacré est déjà infini, ce qui, écrit Jalel El Gharbi, est générateur d’anxiété ? Voilà le défi qu’il relève brillamment dans Le cours baudelaire, essai qu’il vient de publier, un peu plus d’un an après Le poète que je cherche à lire.
Mû par la fascination que le poète continue d’exercer aujourd’hui, Jalel El Gharbi nous entraîne dans une relecture de plusieurs textes et poèmes particulièrement marquants. En effet, Baudelaire continue de fasciner aujourd’hui encore et combien d’albatros cherchent en vain à prendre leur essor dans un monde cruel au point d’en devenir inhabitable ? Quel lecteur de Baudelaire ne se sent pas au moins un instant de sa vie devenir albatros, emprisonné là où on ne cesse d’exiler tout ce qui relève de l’humain et du beau vers l’oubli ? Et c’est cette quête d’un ailleurs où se trouverait le seuil de l’infini qui est le seul salut possible. Quête de ce qui n’est pas ici, alors que nous sommes voués à y demeurer, Jalel El Gharbi rappelle que le regard du poète et cette aptitude à ressentir qui fait de lui une proie si facile pour les bourreaux de l’albatros sont précisément les dons qui lui permettent une relecture du monde, ce par quoi le poème peut se faire gué vers ce qui nous échappe et que nous ne pourrons que deviner. Célébration de ce qui relève de l’infini et pourtant loge ici dans le parfum d’une chevelure de femme ou la profondeur de son regard, par les sens, Baudelaire parvient à rejoindre ce qui s’esquive, là même où le poète est exilé. Jalel El Gharbi montre ce que cette perception du monde qui entoure le poète a d’infiniment subtil, ce flottement du fini vers l’infini, du présent vers ce qui aurait pu être, comme dans la magnifique lecture qu’il nous offre de « A une passante ». Nous rejoignons ainsi ce point de douleur poignante et fugace où on entrevoit, sans pouvoir saisir, avec assez de force pour en être ému profondément. Jalel El Gharbi souligne aussi en quoi ce regard est aussi celui d’un peintre, notamment dans le chapitre où il est question de « l’atelier » de Baudelaire. Il parle du poème comme une galerie et en effet il nous promène dans l’atelier du poète, nous invite à nous arrêter devant ces poèmes, autant de paysages où Baudelaire offre la puissante intensité d’échappées vers ce qui fait sens à travers les sens. On retrouve ici toute la sensibilité de Jalel El Gharbi alliée à l’exigence et à la rigueur du chercheur. Il met en relief rimes, chiasmes et jeux de sonorités avec un doigté qui ne ralentit jamais l’ouverture sur ce qui relève de l’émotion poétique, celle-là même qui a guidé l’écriture de son essai. Son livre, rythmé par la succession des poèmes qu’il a choisis, accompagne délicatement par sa composition l’idée que les poèmes sont une galerie que l’on traverse avec la force du désir jusqu’à ce tremblement où se croisent son être et la crainte de sa perte.
Le cours baudelaire, Jalel El Gharbi, Maisonneuve & Larose, Sud Editions, 207 pages.