Par Cécile OUMHANI
Saisis au rythme haletant des phrases de Colette Fellous, les idées, les émotions, les souvenirs s’y côtoient comme les perles d’un collier multiple. Ou s’écoulent, portés par un souffle intérieur qui jouxte nos pas, embrasse notre marche. Sa voix s’élève, cristal limpide et si fin qu’on le sent près de se briser dans un rire ou dans les larmes. Elle s’élève avec sa passion de la vie, des autres et du monde et c’est tout cela qui se bouscule dans ce qu’elle écrit, qui jaillit en gerbes de mémoire et d’espoir. Que sommes-nous ? Qui sommes-nous ? Les instants filent entre nos doigts et l’auteur dit qu’elle a déjà passé dix-sept années de sa vie à dormir. Ils filent et laissent au temps sa myriade d’êtres chers, d’objets, de choses à la fois infimes et grandes, celles que l’on peut saisir entre les doigts comme celles qui nous échappent, fugaces jeux de lumière ou brefs parfums. Que sommes-nous ? Qui sommes-nous ? L’auteur a rencontré dans le métro entre éclat de rire et sanglot une femme qui venait d’offrir à sa mère une cage à œufs. Oui, ce qui a traversé et compté dans notre vie est fragile et beau comme la coquille de l’œuf, porteur de vie comme lui. Mais les œufs se brisent ou s’échappent et il faut les rassembler, les protéger. Ce roman recueille des mots qui sont chargés des images qui firent le monde de l’auteur. Ils sont les précieux habitants d’un espace perdu, celui des dix-sept premières années de sa vie passées en Tunisie. « Là-bas, en Tunisie. Oui, c’est là que j’ai appris l’origine de la grêle et de l’orage. » La nuit des origines, ce qui fonde ce qu’elle est et qu’elle recherche à travers ce qui tissa toutes ces années, baigna sa chambre de reflets uniques et irrémédiablement enfuis. Table en fer forgé, févettes, pois chiches, bassine de plastique rouge ou bobine de fil doré... Les fragments se rassemblent, vibrent et s’éclairent. Car c’est par fragments que l’on convoque ce qui est passé, terre d’instants privilégiés et irremplaçables. Les photographies qui accompagnent le texte scandent un temps qui survit dans le noir et blanc d’une distance poignante parce qu’elle est aussi son absence. Colette Fellous recherche la trace de la grêle et de l’orage et retrouve ces colères des hommes qu’elle ne comprit pas et dont la peur reste intacte en elle. Intactes aussi les blessures de ses parents, celles qu’elle a entendues dans leur voix, incrédules, épouvantés, atterrés devant les débordements de la foule en juin 1967. Son roman est plein de la rumeur des hommes, ceux qui souffrent et sont déchirés par des guerres qu’ils ne comprennent pas. Il est aussi le chuchotement de regrets tus avec une infinie bienveillance pour les êtres chers, comme ces mots soufflés par Béatrice qui essaie de raconter à sa fille sa nuit de noces à Korbous. Parce que Colette Fellous est immensément amour de la vie et de l’autre, elle pour qui « les pores du ciel sont des épiphanies. » Elle, pour qui Dieu « est blotti dans le ronronnement de nos chats, à l’intérieur des voyelles ou dans le livre de géographie. » Car son roman est grâce dans tous les sens du terme, fragile et beau comme le soleil qui danse et éclaire les branchages de l’arbre premier.
C.O.
Aujourd’hui, roman (Prix Marguerite-Duras 2005), Colette Fellous, Gallimard, 135 pages.