La Tunisie de Cécile Oumhani : la magie des mots

lundi 28 février 2005.
 

Maghreb des livres (Paris - février 2005)

Par Cécile OUMHANI

Ecrire sur là-bas depuis ici, c’est bien sûr tenter de combler un vide, chercher à franchir l’immensité de la mer pour toucher l’autre rive... Mais il serait trop simple de dire qu’on écrit seulement parce qu’on veut être là-bas, alors qu’on se trouve ici. Quel que soit le lieu d’où l’on écrit, je ne crois pas que le besoin des mots vienne jamais quand on est dans la plénitude... Et écrire implique tant d’autres choses que la seule magie des mots qui permettraient de rejoindre un ailleurs qui nous hante ou un temps perdu. On écrit parce qu’on est en mal d’être, en mal d’un être ou en mal d’un lieu. On écrit, échoué sur une rive, qui peut être figure de l’esprit ou ligne de terre, parce qu’à un moment donné, imaginaire, mémoire et réflexion se croisent pour ouvrir les chemins d’une page qui semble le seul salut possible.

Les mots sont certes doués de magie, mais aussi d’une force qui se conjugue à celle de la mémoire, qui inscrit patiemment en nous ses architectures secrètes, ses vastes espaces que nous visitons par la remémoration mais aussi par le rêve. Avec les mots, nous tentons de saisir l’insaisissable. Ils nous guident le long de ce gouffre où nous cherchons là-bas en même temps ce que nous sommes. Mais les mots qu’on écrit sur la page ne sont pas ceux du quotidien, ces galets roulés inlassablement par les jours, ces galets qui ont perdu leur contour et l’intensité de leur couleur. Comment dire sans s’éloigner, sans rejeter l’écorce durcie de la langue pour retrouver ce qui fait sens et lumière, ce qui peut éclairer ? Écrire, c’est se mettre en quête, donc s’éloigner d’ici, de son entourage, de nos façons de penser, de vivre, pour aller plus loin. Et aller plus loin, ce peut être aller là-bas, rejoindre un pays qui est aussi un pays intérieur et une manière d’être, tenter d’approcher ainsi ce que l’on est et qui nous échappe.

Des mots pour aller plus loin

Parce qu’aujourd’hui qu’on soit taraudé par le besoin des mots sur la page ou pas, nous habitons tous un monde pluriel, un monde traversé de porosités, où s’entrecroisent les cultures, les langues et les êtres. Nos racines aux uns et aux autres s’entremêlent, se nourrissent de sols multiples. Nous tissons nos vies de fils dont la richesse nous échappe, parce que nous ne prenons pas le temps de les regarder. Nous avançons dans la nuit d’un temps fait d’incertitudes et de questions, sans nous arrêter pour comprendre ce que nous devenons, ni même penser à cette part d’inconnu en nous, au flux de ces eaux que nous sommes, fleuves courant le long de lits toujours nouveaux.

Un ailleurs désiré, aimé, autant que rêvé

Chaque fois que j’écris, je rejoins la Tunisie sur la page et je sais qu’il y a là plus que les hasards de la rencontre, qui fait que je suis devenue au fil de trente-cinq années, à la fois tunisienne et française. Il y a l’amont de la rencontre, comme celui du fleuve que nous sommes tous sur les chemins de la vie. Si j’ai pu tisser ainsi en moi la Tunisie, je sais que c’est parce que ma mère a tracé le possible d’un ailleurs où je me sentirais aussi pleinement moi-même. Par le récit de sa propre histoire, la diversité des racines qui étaient les siennes, elle a ouvert un espace à un ailleurs désiré, aimé, autant que rêvé. Sa parole avait le chatoiement de l’Inde de son enfance et avait parfois la sonorité étouffée que donne la souffrance, le regret d’un lieu perdu. La mère, c’est la langue maternelle, mais aussi un legs maternel, le don d’un espace, qu’elle a rendu possible en m’en donnant si fort le désir, sans pourtant jamais me le donner à voir, parce qu’elle a vécu, sa vie durant, avec le regard d’une petite fille, séparée de ses parents et de l’Inde à l’âge de six ans.

Et je me revois, étreinte par l’émotion en apercevant à l’horizon la fine ligne ocre de ce sol tunisien que j’allais toucher pour la première fois avec mon époux. Éblouie par la lumière méditerranéenne, je la laissai entrer en moi, rejoindre l’éclat d’un rêve de terre que ma mère avait veillé tout au long de mon enfance. En découvrant ce pays qui est aujourd’hui aussi le mien, je frôlai des mains le mirage du lieu perdu de ma mère, le bleu des illustrations d’un vieux livre dont elle me lisait Arabian Nights, Les mille et une nuits, le soir avant de m’endormir. Un lieu s’incarnait dans un autre et tous deux se logeaient en moi, dans leur singularité et leur différence, puis commencèrent à se croiser au fil des nuits et des rêves.

Blancheur étincelante des maisons cachées au cœur des orangeraies, ivresse du jasmin à la fenêtre de fer forgé, de ses pétales éparpillés dans les draps, l’écho des voix dans les couloirs carrelés qui sommeillent dans l’après-midi, le vertige des martinets au couchant... Ma vie se tressait de mille bribes à la fois simples et ineffaçables. Elle se faisait étoffe d’heures brodées de couleurs et d’ombres. Parce que notre chemin est ombre et lumière, et que la lumière se conquiert au terme de l’ombre et cède aussi à nouveau sa place à son éternelle compagne. Parce que ce qui devenait mon lieu allait aussi se dérober à moi et me revenir. Parce que mes liens avec cette terre allaient se faire respiration, comme deux souffles qui se joignent puis se dé-joignent. Engranger là-bas mille fragments de cristal, des silences aussi, qui s’écrivent comme des paroles portées jusqu’au cri. Puis revenir ici et chercher à rejoindre le cœur vivant des choses, leur saveur profonde, en se pliant au cours d’une quête qui se veut à la fois lucide et sensorielle.

Ecrire le lieu

Pourquoi les sens, pourquoi chercher la texture qui est l’âme d’un lieu ? Il ne s’agit pas d’une échappée qui serait le refus de l’éloignement. S’il m’importe tant de retrouver une terre dans les mots que j’écris, je crois que c’est pour échapper à la transparence, à l’invisibilité de liens qui fondent pourtant ce que je suis. Car la Tunisie ne cesse pas d’être en moi, chez moi ou avec moi, lorsque je suis ici. Elle a pénétré ma vie, ma culture, ma langue aussi, alors même qu’ici on ne la voit pas. Écrire donc le lieu dans son cœur même, c’est affirmer qu’il a pris place en moi, même si je souffre que cela puisse être ignoré, parce que je ne pourrais être autre que française, européenne. C’est poursuivre toujours plus loin la recherche de ce qui fait mon être dans la rencontre et dans l’échange, comme celui de tous ceux qui habitent ce monde multiple et pluriel.

Écrire, c’est partir en quête de notre langue intime et singulière. Et écrire d’ici sur là-bas, c’est nourrir le rythme de la phrase arabe au fond de moi, entendre au profond de mon sommeil la douceur des sonorités de ce dialecte tunisien qui résonne avec la familiarité de ce qui appartient au logis. Au moins aussi forte que l’impression de mes premiers pas sur la terre tunisienne, fut celle de ma première plongée dans la lecture d’un texte en langue arabe, avec le souvenir puissant, en même temps présent toujours possible où que je me trouve, de la force de la vague à laquelle je m’abandonnai, de la couleur de mots dont le goût était autre une fois que je les avais lus tels qu’ils étaient nés, sans le voile toujours plus ou moins palpable de la traduction. Une vague dont je ne cesse pas d’entendre le ressac, pas plus que la langue de ma mère ne s’est tue en moi... Mes mots aujourd’hui viennent au jour dans le désir, dans l’espoir et l’écho de toutes ces rumeurs que j’aime à laisser accourir en moi. Parce que pour moi, écrire ici vers là-bas, écrire tout simplement, c’est être par l’autre, dans l’autre et avec l’autre.

C.O

Journal La Presse du 28 février 2005


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