Du côté des revues : Migraphonies, revue des littératures et musiques du monde, n°4

lundi 31 janvier 2005.
 

Appel

« La terre est ma patrie et l’humanité ma famille » (Gibran)

Par Rafik DARRAGI

Ainsi commence l’éditorial du n°4 de Migraphonies sous la plume de son directeur Patrick Navaï. La Presse a déjà eu l’occasion de présenter les deux premiers numéros de cette revue en janvier 2003. Nous avions alors écrit :

« On ne peut qu’applaudir cette initiative car, dans le sillage de la mondialisation, la perception de la différence va en s’accentuant. L’individu a de plus en plus tendance à se retrancher sur lui-même, à rejeter le dialogue. Pour tenter de pallier un tant soit peu cette absence et réduire la fracture sociale qui ne cesse de s’élargir, cette nouvelle revue se propose donc de servir de plate-forme aux auteurs et artistes de toutes les nations ; ils auront ainsi la possibilité d’agir, selon leur vocation même, en témoins de leur temps et, le cas échéant, de proposer une éthique, en s’engageant sinon directement, du moins par tempérament artistique interposé ».

Deux ans plus tard, notre jugement n’a pas varié d’un iota car, dans cette dernière livraison, Patrick Navaï persiste et signe. Son but reste le même : faire connaître l’Autre, éviter que le fossé entre les nations et les civilisations se creuse davantage. Les mots du poète : « La terre est ma patrie et l’humanité ma famille » cités en exergue, en donnent le ton.

Rapprocher les peuples

Comme dans les précédents numéros, le contenu est riche et varié. Citons d’abord les trois admirables études qui en font presque l’ossature : celle de la poétesse et musicienne Murielle Lucie Clément, sur Baudelaire et la musique, celle de Roland Husson, consacrée à Pablo Néruda, enfin celle de Philippe Blanchet sur l’origne et l’usage de la langue provençale : une véritable aubaine pour les étudiants et les chercheurs. Mais qu’on ne s’y méprenne pas ! Cet aspect scientifique ne jette aucune ombre sur la caractéristique fondamentale de la revue ; au contraire il en élargit l’horizon. Rapprocher les peuples, réduire l’incompréhension, reste la priorité absolue de cette revue.

En effet, cette fois encore, Migraphonies semble symboliser un ardent désir de communion avec les différents peuples du monde entier. Tous les articles, toutes les illustrations, qu’ils traitent de la poésie, de la littérature, de la musique ou de la calligraphie, y sont, à vrai dire, autant de miroirs et de prismes reflétant non seulement la diversité du monde, mais aussi ses souffrances et ses espérances. Citons, par exemple, les poèmes si limpides illustrés de calligraphies, du maître chinois Shi Bo qui, depuis 1990, « mène à Paris une vie d’émigré “déchirée” entre bonheur et tristesse, liberté et contrainte, espoir et déception.... » ; ceux du poète sénégalais Daouda Ndiaye, souffrant dans sa chair, pleurant les innocentes victimes du Joola, ce bateau surchargé qui fit naufrage au large de la Casamance, ou encore ceux de la poétesse iranienne, Afsaneh Khakpour, qui s’interroge avec inquiétude sur l’errance sans fin de ces « gens de nulle part » qui ont fui leur pays par soif de liberté.

Plus optimiste, la poétesse franco-tunisienne Cécile Oumhani y chante la perpétuelle quête de soi, « le fil de notre marche » :

« Or pâle du laurier-rose

nous allions

matin ébloui de pureté

vers des ombrages lumineux

en quête d’horizon

et de nous-mêmes »

Tandis que sa compatriote, Marielle Anselmo, native de Tunisie, établie aujourd’hui au Pays du Soleil Levant, préfère égrener quelques souvenirs de son recueil Enfance : instants tunisiens, évoquant avec nostalgie

« La lune haute

au-dessus

du verger

la nuit

parmi

les oliviers les orangers

et dans l’obscure fraîcheur du meltem(1)

le palmier luxuriant

l’éclat blanc du jasmin »

L’autre et nous-mêmes

A vrai dire, au vu de toutes les contributions, l’optimisme ne semble pas de rigueur, certes ; il n’en demeure pas moins vrai, cependant, que chez tous ces poètes, chez tous ces artistes qui ont participé à ce numéro, l’extériorisation de soi est un trait dominant. C’est d’ailleurs ainsi que le reconnaît Patrick Navaï, lui-même, l’une des motivations principales de cette revue : « Rencontrer l’autre n’est-ce pas aussi rencontrer une part de nous-mêmes inconnue ? », écrivait-il dans le premier numéro.

C’est un fait. Hier, comme aujourd’hui, les collaborateurs de cette revue pensent, de plus en plus, qu’ils ont leur mot à dire et qu’en s’ouvrant davantage, ils ne font qu’exister pleinement au sein de leur société. Et cela, il faut le reconnaître car, bien que leurs différentes œuvres ne soient pas le reflet exact de leurs sociétés respectives, elles en sont néanmoins une émanation, « un point d’imputation », diraient les sociologues. Elles en offrent peut-être une vue quelque peu déformée, mais qui, en définitive, peut servir de base à une réflexion, à une émulation, voire à un enseignement utile : une critique indirecte du temps présent et possibilité donnée d’en tirer des conclusions. D’où cet appel passionné de Patrick Navaï :

« A l’heure où j’écris ces lignes, Migraphonies souhaite entendre les poètes s’exprimer plus fort sur les places publiques, les musiciens pincer plus amoureusement leurs cordes, afin qu’ils couvrent le claquement des étendards rougis par le sang humain et les appels incessants à la croisade ».

Puisse-t-il être entendu !

R.D.


Migraphonies, revue des littératures et musiques du monde, n°4, 49 rue Daguerre, 75014 Paris.


(1) « Meltem » désigne le nom d’un vent soufflant en Méditerranée.

Journal La Presse du 31 janvier 2005


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