Cécile Oumhani ou le désir de communion

lundi 24 janvier 2005.
 

Cécile Oumhani est une figure bien connue en Tunisie. Un long séjour effectué dans les années soixante-dix lui a permis de tisser des liens indéfectibles avec ce pays. Elle y revient régulièrement soit pour donner des conférences à Tunis, à Kairouan ou à Sfax, soit tout simplement pour se retremper dans le milieu familial de son époux, originaire de Béni-Khalled. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, La Passion de l’écriture, aux Editions Chèvrefeuille Etoilée, où il est beaucoup question de ses rapports avec la Tunisie, La Presse est allée à sa rencontre. C’est avec une extrême gentillesse qu’elle a accepté de répondre à nos questions :

Vous êtes, aujourd’hui, professeur d’anglais à l’université de Paris XII - Créteil, mais vous avez aussi enseigné l’anglais à Tunis ?

Oui, en 1975-76, à la faculté des Lettres du 9-Avril. J’en garde un souvenir inoubliable. Pour preuve, cet ouvrage, A Fleur de mots, qui vient de paraître. Je l’ai écrit à l’intention de mes étudiants tunisiens. Tous les textes ont été rédigés, mot par mot, pour eux. D’ailleurs, c’est un ouvrage qui me tient à cœur pour une double raison car il me rappelle également ma mère, disparue il y a peu. Elle était peintre, et le tableau, “Femme au bouquet”, qui figure sur la couverture, est de sa main. Ces couleurs si chaudes, lui ont été inspirées par l’Inde. Figurez-vous, ma mère était née aux Indes où mon grand-père, d’origine anglaise, travaillait comme ingénieur. Ma mère y a vécu jusqu’à l’âge de 6 ans. Puis ce fut la pension, la perte de la vie familiale ; mais elle a toujours gardé, d’une façon vivace, cette vision paradisiaque de ce beau pays ; c’est elle qui m’a transmis, oralement, bien sûr, le monde oriental.

D’où cet ancrage à la terre méditerranéenne qui caractérise votre œuvre et surtout cette affection qui vous lie plus à la Tunisie qu’à l’Angleterre, qui fait que tous vos romans baignent dans une atmosphère plutôt orientale ?

Je n’ai pas vécu en Angleterre, ma mère ayant épousé un Français. J’ai auparavant vécu au Canada. Ensuite, j’ai rencontré la Tunisie par l’intermédiaire de mon mari. Et si je ne suis pas à Béni Khalled, je retrouve la Tunisie par l’imaginaire.

Vous aimez toujours, dans vos romans, joindre les deux rives de la Méditerranée, la France et la Tunisie et peut-être, comme l’affirme notre confrère Jalel El Gharbi, êtes-vous une « femme de toutes les rives »(Cf. La Presse du 17/02/03) si l’on tient compte de votre large culture anglo-saxonne...

Oui, jusqu’à présent, dans mes trois ouvrages, publiés aux Editions Paris- Méditerranée, l’histoire se déroule entre les deux pays. C’est le cas du premier roman, Une Odeur de henné, paru en 1999. Le second, Les racines du mandarinier, paru en 2001, a pour thème « Le mariage mixte essentiellement ». Le troisième, paru en 2003, Un jardin à La Marsa, se passe en majeure partie en France ; il s’agit de l’histoire d’une jeune fille, désireuse de retrouver ses racines, qui réussit à convaincre son père de la ramener en Tunisie, pays qu’elle n’a jamais visité auparavant.

Vos projets ?

Actuellement, je suis en train de travailler sur un autre roman que m’a demandé l’éditeur de Paris-Méditerranée, et comme toujours, il s’agira d’une histoire qui joindra les deux rives mais qui ira, cette fois, plus loin que la France. Je compte emmener le personnage principal, Ahlem - ce nom est tout un symbole -, loin de Tunis, jusqu’en Finlande, une sorte de quête de soi infinie.

Et la poésie ?

Je continue à écrire. La poésie,c’est un rapport au monde ; et je garde ce rapportmême dans mes romans. Dans les premières pages de mon prochain livre, Ahlem visite une galerie de peinture et tombe en arrêt devant “Le Cri” du peintre norvégien Edvard Munch. C’est un cri de souffrance. Tout comme l’écriture : on retrouve le bonheur à travers l’écriture, mais au départ il y a, cachée quelque part, une souffrance, voire un manque, une nostalgie, ou encore l’absence des lieux. Je suis sensible à la souffrance, autour de moi, des gens enfermés ; je perçois la tristesse d’un regard ; au départ je donne ma confiance ; je ne refuse jamais un regard vers les autres, mais, hélas, parfois la déception est là. Remarquez, malgré tout, je n’ai jamais décrit des personnages scélérats.

Mais cet amour pour l’autre, pour l’Orient, en particulier, n’est-il pas derrière le choix de votre thèse d’Etat ? Pourquoi avoir choisi Laurence Durrell sinon ?

C’est exact ; le fameux Quartet d’Alexandrie m’avait attiré ; certes, c’est un orientalisme stéréotypé, mais je n’avais pas de repères à l’époque.

Pas encore les écrits d’Edward Saïd...

Oui, mais je ne me suis pas intéressée uniquement à Lawrence Durrell, j’ai étudié d’autres écrivains comme Tsirkas et Al-Kharrat, et puis Lawrence Durrell a longtemps vécu aux Indes ; et son départ de ce pays lui a été un choc terrible.

Vous avez écrit un nouveau recueil de poèmes qui va bientôt paraître ? Il y aura une évolution par rapport à votre dernier travail ?

Oui, bientôt, paraîtra un recueil de poèmes chez “Voix d’Encre” ; il s’intitule Demeure de mots et de nuits. Voyez-vous, l’écriture pour moi, c’est comme une traversée de territoire ; aller plus loin en soi. Parfois jusqu’au rêve. La mort de ma mère y a largement contribué ; je ne parle pas de prémonition, non, mais d’une remise en question. Je m’en suis rendu compte alors que j’étais en résidence d’écriture à Saignon en Lubéron, chez Camilla Régent et Pierre Jacquot. Ils ont une galerie d’art et ils invitent des plasticiens à vivre chez eux. Ce séjour m’a rappelé ma mère qui adorait la peinture. Le fait de les côtoyer toute la journée, de les voir s’exprimer à travers la matière et les couleurs, a provoqué en moi cette remise en question avec mes mots. D’ailleurs, j’ai rencontré au cours de ce séjour une plasticienne polonaise, et nous avons décidé de collaborer pour créer un livre d’art. Je dois me rendre à cet effet à Berlin en mai prochain.

A propos de ces recueils, je voudrais préciser que pour le premier, Chant d’herbe vive, c’est le responsable de la maison “Voix d’Encre” qui a choisi le dessinateur : c’était un choix parfait. Pour le prochain recueil, cet éditeur a déjà choisi une artiste coréenne ; je ne l’ai pas encore rencontrée, mais je suis sûre qu’il y aura des affinités entre nous deux.

Une grande manifestation culturelle se prépare à Paris. C’est le Maghreb du Livre, cette année, c’est au tour de la Tunisie d’être à l’honneur. Vous avez été invitée à animer une table ronde...

Oui, je parlerai de mon travail ; je présenterai Alia Mabrouk, lauréate cette année du Comar d’Or, et puis aussi du livre Les Blés de Dougga ainsi que d’Elisabeth Deldoul, l’éditrice, pour laquelle j’ai beaucoup d’amitié et de respect ; elle fait un travail formidable.

Entretien conduit par Rafik DARRAGI


A Fleur de mots, La Passion de l’écriture, Editions Chèvrefeuille Etoilée, 94 pages.

Journal La Presse du 24 janvier 2005


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