Par Kamel BEN OUANES
Roman de la séparation, puis des retrouvailles, Un jardin à La Marsa oscille entre ces deux pôles, ou encore entre les deux rives de la Méditerranée, comme pour souligner la double identité du personnage principal du roman, Assia, fille unique qui, encore enfant, quitte la Tunisie après la mort de sa mère, avant de retrouver son pays d’origine, vingt ans après.
Le séjour en France, en compagnie d’un père réservé et excessivement protecteur qui refuse de se remarier, est vécu par Assia non seulement comme une séparation physique avec le pays de sa naissance, mais aussi comme une rupture délibérée avec la culture locale et la langue arabe, au gré de l’implacable volonté paternelle.
Devenue étudiante, Assia secoue l’autorité paternelle, noue une relation amoureuse avec un jeune étudiant algérien et entame ainsi une quête laborieuse et déterminée des racines, une quête énergique et non moins périlleuse qui culmine avec un grave accident qui a failli lui être fatal.
Sans céder à une quelconque velléité nostalgique ou à des images exotiques, Un jardin à La Marsa est un roman d’initiation à la quête des origines et un vibrant chant d’amour à la Tunisie.
Mais le vrai intérêt du roman est littéraire. Cécile Oumhani décrypte avec vigueur le mécanisme de la mémoire et son rapport avec l’écriture. Dans ce cas, la mémoire naît plus des exigences du présent que d’un besoin de retour au passé. Depuis Proust et sa monumentale Recherche à explorer le temps et surtout Bergson et sa réflexion sur le mécanisme du souvenir, la littérature de la mémoire en est devenue une focalisation sur les lois de l’écriture. C’est ce que Cécile Oumhani s’applique à démontrer dans son dernier roman Un jardin à La Marsa. Poétesse, nouvelliste et auteur de deux romans Une odeur de henné et Les racines du mandarinier, C.Oumhani se garde de ponctuer son récit de digressions théoriques ou de méditations sur le rapport du narrateur avec sa matière romanesque. Mais, elle fait mieux : elle montre, à travers la structure de son récit, comment naissent les images de la mémoire et selon quel ordre elles défilent dans l’ordre de leur émergence. Point de linéarité ou chronologie dans le schéma narratif, mais un va-et-vient entre d’un côté, un présent parsemé de trous noirs, de pans de silence ou de mystère et des interrogations en suspens, et de l’autre, un passé sans cesse appelé à la rescousse. La démarche n’a rien ici d’intellectuel ou de cérébral, mais suit la voie des facultés sensorielles : une couleur, une odeur, un vocable ou une photo... Oui, surtout les photos qui font office de substrat de base de la matière du roman. Vieilles photos qui représentent des silhouettes frappées par l’âge ou par la mort, et qui impriment dans la conscience des personnages l’ampleur tragique du passage et des ravages du temps.
Tel un puzzle qu’on compose laborieusement avec des morceaux épars ou disparates, l’écriture s’applique à reconstituer la mémoire d’une femme, d’une époque et d’un pays.
Hissée au rang d’une figure emblématique, Assia, l’héroïne du roman, gagne ce retour au pays à force de résistance et de rébellion contre la volonté du père. Son objectif est de retrouver la trace de la mère, de se laisser glisser dans « l’enclos de l’enfance perdue », apprendre l’arabe, la culture locale, découvrir l’enfance du père dans un village perdu de la Tunisie profonde, s’enivrer de l’odeur du jasmin dont elle ne connaissait que le nom, marcher dans les ruelles blanches de la Médina. Ce qui l’intéressait, ce ne sont ni les monuments ni les paysages, mais les lieux qui ont compté pour ses parents avant le naufrage de leur petite famille et pour elle-même quand elle était encore enfant, « juste apercevoir le jardin où elle joua, s’imprégnant de couleurs et de bruits qui se déposèrent si vite au fond de sa mémoire, épave perdue d’un temps heureux ».
Autant l’enfance en France est associée à des lieux fermés, autant l’évocation de la Tunisie renvoie à des espaces ouverts et surtout à une mobilité active et édifiante qui conduit Assia, réconciliée avec son père et guidée par lui, à visiter et découvrir des pans entiers de son identité et, par conséquent, de la Tunisie.
Un jardin à La Marsa est un roman sur l’autre Tunisie, loin des clichés touristiques et de la littérature de réclame, sur la Tunisie perçue et vécue à travers une expérience humaine, douloureuse, bouleversante et non moins empreinte de noblesse et de grandeur.
K.B.O.
Cécile Oumhani : Un jardin à La Marsa, Edition, Paris-Méditerranée