LA ROMANCIERE CÉCILE OUMHANI VIENT PRESENTER SON NOUVEAU ROMAN EN TUNISIE
Vendredi 17 avril, la poétesse et romancière Cécile Oumhani était parmi nous à l’Espace Mille-feuilles à La Marsa pour présenter son troisième roman : un jardin à La Marsa. Nous en avons profité pour aller à sa rencontre et lui poser quelques questions.
Vous avez pris l’habitude de venir en Tunisie présenter chacun de vos romans. Au delà de l’attachement que vous portez à notre pays, qu’est-ce qui s’ajoute à chacune de vos visites ?
Chacun de ces voyages nourrit mon lien avec la Tunisie, parce qu’il est pour moi l’occasion de plonger au cœur du vivant, au-delà de la mémoire et de l’imaginaire. Bien sûr il y a les retrouvailles familiales. Mais prendre le métro pour se rendre à Tunis est encore une autre expérience. Un paysage s’égrène au fil des stations, dont le nom s’inscrit en moi peu à peu. Il y a le quotidien des passants entraperçus comme autant de fenêtres vers d’autres histoires.
Et puis, dès qu’il est question d ’ é c r i t u re, ces échanges avec mes lecteurs ou des lecteurs à venir sont des moments essentiels. N’écrit-on pas parce qu’on ne peut pas dire ? Une fois le travail solitaire achevé, le livre publié, rencontrer les lecteurs, c’est se rendre compte de ce que l’on a dit, cru dire ou essayé de dire. C’est s’apercevoir que le silence a été brisé et qu’une communication s’établit avec les autres. Ces voyages sont des moments où je reçois quelque chose qui m’est infiniment précieux.
Peut-on dire que la présentation de ce troisième roman qu’est Un jardin à La Marsa est le prélude à un quatrième roman dont les péripéties auront pour cadre pourquoi pas la Tunisie ?
Pour moi, l’écriture est un cheminement ininterrompu, qu’il me faut respecter, suivre même lors de traversées qui me semblent arides, parce que le temps pour écrire manque ou parce qu’on est gagné par l’angoisse de ne pouvoir rejoindre encore de nouveaux espaces. Mais le passé m’a montré qu’en restant aussi présente que possible au monde et aux échos qu’il suscitait en moi, les semences d’autres textes pouvaient commencer à germer, pour peu que j’aie la patience de les attendre et de les protéger. Oui, revenir en Tunisie, c’est aussi nourrir l’espoir ou la foi en cet autre texte à venir, qui frémit, cherche le jour depuis quelque temps déjà. Et souvent, je caresse l’idée de venir ici écrire un prochain livre, parce que je suis si curieuse de savoir quels mots se mettraient à courir sur la page, si je m’installais sur cette rive quelques semaines ou quelques mois.
« Ecrire, ce n’est rien ; s’écrire soi, c’est une autre paire de manches, pas une aventure, ni un exploit », disait Jean-Claude Pirotte. En écrivant, avez-vous une autre impression, différente de celle-là ? Est-ce la même chose concernant la poésie ? Les mots que j’écris s’inscrivent en une croisée des chemins où se mêlent les bruissements du monde qui m’entourent et la résonance qu’ils éveillent au fond de moi. Je ne crois pas que l’écriture puisse ê t re jamais autre chose qu’une écriture de soi. Ce qui peut changer c’est la conscience que l’on en a, les choix que l’on fait. Je ne parle bien sûr pas de l’autobiographie qui est délibérément écriture de soi. Je pense à tout ce que l’on écrit , à tous ces moments où on se dévoile un peu parce qu’on parle de ce qui nous a touchés et donc de nous mêmes. Il nous reste la mesure de la retenue. Tout comme la voix révèle une profondeur de l’être dès qu’elle se fait entendre, l’écriture est indissociable de ce que nous sommes. Le geste d’écrire est en soi physique, étroitement lié à la part intime et mystérieuse que nous portons en nous. Vous me demandez s’il en va de même pour la poésie. Je vis la poésie comme une ascèse. Pour que je puisse m’en approcher, il me faut m’effacer, écarter cette face consciente avec ce qu’elle revêt d’accessoire, d’illusoire. Je cherche à devenir un seuil où elle pourra jaillir. A ce stade, ma conscience se réduit à entendre et débusquer les mots qui ne seraient pas justes, un peu comme le musicien travaille sur une sonorité, un rythme. Et alors comment pouvoir dire qu’il ne s’agit pas de soi, si avec humilité, on laisse venir ce que le monde extérieur a convoqué à travers des événements à la fois essentiels et muets comme le repli de la branche d’un arbre ou la lumière du soleil sur un visage qui soudain se trouble, se défait ?
Vos personnages ont ce souci de se construire socialement. L’argent n’est pas une motivation suffisante même si elle existe. Avez-vous la sensation de vous identifier à vos personnages au moins sur ce plan ? Pourquoi ? Fouad, le père d’Assia, n’est pas motivé par l’argent. Il porte en lui une grande souffrance, celle d’avoir dû lutter pour satisfaire sa soif de connaissance. Sa mère, l’être qui lui a été le plus proche avant sa femme Liliane et sa fille Assia, n’a jamais pu partager avec elle les univers que lui ouvrait la lecture et, tout en accédant au savoir, il a connu une certaine forme de solitude. Fouad croit au savoir, à la connaissance comme le seul salut. S’il veut qu’Assia réussisse « socialement » encore mieux qu’il ne l’a fait, c’est pour la protéger du fardeau douloureux qu’il traîne avec lui. Le milieu où il vit en France est encore cloisonné, imperméable à une réelle inter culturalité et il se croit obligé de faire un sacrifice que je considère comme à la fois poignant et impossible, celui de ses racines, de ce qu’il est, comme si Assia pouvait être plus p roche du bonheur en s’amputant elle aussi d’une partie d’elle même. Je ressens la souffrance de Fouad de façon aiguë, mais je suis profondément convaincue qu’il ne pourra guérir ses blessures qu’en acceptant la plénitude de ses racines.
Assia, l’héroïne de ce nouveau roman qu’est Un jardin à La Marsa, essaie de se construire entre deux cultures. En cette période tumultueuse, où s’entrechoquent les façons de comprendre le monde, votre roman ne portetil pas les signes d’un défi qui peut être un choix ? Assia n’a pas d’autre issue. Tant qu’elle n’a pu accéder à la partie d’elle-même que son père a occultée en croyant agir pour son bien, elle est mutilée, elle porte tout le poids de cette douleur qui n’est pas dite et que véhicule le silence de Fouad. Si elle en arrive à frôler la mort, c’est parce qu’il est impossible de vivre coupé d’une moitié de soi-même. Le monde où nous vivons est tumultueux et souffre terriblement de cette ignorance ou de cette méconnaissance des uns et des autres. Pourtant nous y vivons de plus en plus, chacun avec des racines multiples qui s ’ entremêlent. Ce n’est pas chose facile, mais je crois que cette pluralité est source de richesse, dès qu’on parvient à l’assumer, à réconcilier tous les dessins de l ’ étoffe qui tisse notre vie.
Le poète Antoine Emaz disait : « Quand on arrive à se perdre / dans l’épaisseur des choses / du dedans monte une paix fragile » . Continuez-vous à écrire pour vous convaincre de cela ou de son contraire ? Oui, se perdre, s’effacer, se faire le seuil d’une rencontre avec les choses. Je me méfie tellement de cette partie consciente de nous-mêmes, de ces constructions dont nous devenons les dupes ou les esclaves. Même si se perdre n’est pas une mince affaire. Mais se perdre, n’est-ce pas accepter, accueillir ce que l’Autre, le monde autour de nous a à nous apprendre ?
N’est-ce pas se délivrer de ce qui nous entrave et nous aveugle ? Avancer peu à peu sur le chemin de la connaissance est notre salut et ainsi peut-être la promesse d’une paix fragile. Connaître, écrire, parce qu’écrire est une exploration du monde et de soi qui nous change sans même que nous nous en rendions compte. Et cette paix ne peut être que fragile. A chaque détour de notre route, quelle que soit notre volonté de lucidité, nous devons affronter toutes ces choses de la vie qui la menacent. Etre humains dans notre ressentir et notre désir, connaître, écrire ne nous épargne pas la souffrance, celle des rendez-vous manqués, de la faille dans les mots que nous échangeons, du temps qui nous éloigne, nous sépare et ne nous laisse que la mémoire.
Entretien conduit par Slaheddine Haddad