La traduction, une passerelle a preserver
Bien au-delà du lexique, un travail artistique, éthique et civilisationnel |
| Dans un monde de plus en plus pervers, puisant ses nouveaux principes de l’anti-éthique, de l’égocentrisme et plaçant la morale sous le signe de la loi des plus forts, la musique, ce langage universel, peut-elle encore intervenir auprès des peuples et les unir, bannissant comme par magie les divergences qui les séparent ?
Comment peut-elle surpasser les différences et parvenir à s’adresser au cœur sans que la parole ne soit inintelligible, sans que le lexique ne soit un obstacle, sans que la sémantique ne soit indéchiffrable?
La réponse à ces questions peut être positive. Elle implique toutefois un travail de connaissance en matière de musique mais aussi de paroles, capables d’imprégner les chansons occidentales d’une âme orientale et d’entendre chanter les poèmes d’Abou El Qacem Chebbi sur la langue de Molière. La traduction des notes musicales s’avère certes impossible. Mais le problème ne se pose même pas. Universelle, non-dite, supérieure même à l’expression lexicale, la musique touche, émeut car se vit au fur et à mesure qu’elle se produit. La composition des notes est à même de traduire l’émoi, le vague à l’âme ou encore une idéologie. Elle puise son universalité de l’universalité même des sentiments, et laisse aux spécificités civilisationnelles le talent de rendre singulier l’art musical d’un pays à un autre et d’un continent à un autre. Cependant, les choses diffèrent lorsqu’il s’agit des paroles d’une chanson. Si le langage constitue par définition l’expression authentique et spontanée d’un peuple, il nécessite d’être traduit en une langue autre afin qu’il puisse être compris par autrui. Le rapport entre la musique et la traduction est aussi ancien que l’est la curiosité de l’homme à vouloir connaître son alter ego et découvrir d’autres langues. Il n’a pourtant jamais été aussi important et aussi utile qu’il ne l’est de nos jours.
Qu’en pense Sonia M’barek qui a mené, récemment, une expérience à ce propos? Entretien.
Depuis deux décennies déjà, la chanteuse axe son parcours sur le rapport entre les musiques du monde. «J’ai choisi de placer ma propre expérience dans cette dynamique de l’universalité de la musique. La traduction se présente comme un moyen efficace pour créer ce dialogue entre les musiques des différentes civilisations. Elle permet ainsi la promotion de sa propre culture à travers la musique et les poèmes. Plus encore : elle constitue un moyen d’interconnexion musicale rapprochant les peuples autour d’une sphère noble qu’est la sphère artistique», indique Mme Sonia M’barek. Ce choix se veut comme la continuité naturelle de la traduction des chansons et des textes chantés qui a débuté, en Tunisie, par le travail méticuleux de Mohamed Saïd El Khalsi, par exemple, qui a traduit le poème de Salah Farhat Oh! Fleurs de Narcisse en un poème intitulé Ya Zahraten; une chanson mythique, composée par le musicien Khémaïs Tarnene, et ce, il y a plus de 60 ans. «La traduction des textes chantés, renchérit-elle, constitue un vecteur essentiel pour faire passer l’idée. Les anciens musiciens et poètes arabes en étaient bien conscients. Ils ont ainsi procédé à la traduction d’un grand nombre de poèmes qui sont devenus des chef-d’œuvres de la chanson arabe. Je cite à titre d’exemple la chanson Roubaîyet El Khayem; un texte persan qui a été traduit par Ahmed Rami. D’autant plus que les poèmes de notre poète Abou El Qacem Chebbi, traduits en plus d’une quinzaine de langues, ont fait le tour du monde, offrant ainsi aux fans de poésie l’opportunité de découvrir le génie du poète de l’amour et de la liberté».
La «traduction musicale» : une cause et une mission
Son expérience de la traduction des textes de chansons, paroles ou poèmes, date des débuts des années 90, lors de son premier concert en soliste, organisé dans le cadre du Festival international de Hammamet. «Mon premier concert en soliste porte l’intitulé Musiques sans frontières; un intitulé qui reflète mon souci de chanter des airs orientaux, nos makamet tunisiennes et autres, turques, occidentales, notamment du jazz et toutes ces musiques qui nous ont influencé et appris à savourer les notes musicales et à chanter», indique notre interlocutrice.
En effet, ce concert a été le fruit de toute une équipe qui a su choisir parmi les plus beaux textes des poètes occidentaux et tunisiens ceux qui auront le privilège d’être traduits en langues inverses et s’introduire ainsi de la manière la plus artistique dans la civilisation opposée. C’est le cas à titre d’exemple de la chanson Nazek El Malayka qui n’est autre que le texte de l’écrivain français Louis Aragon, traduit en arabe.
En 1991, souvenons-nous, elle a participé au premier concours de francovision avec une chanson intitulée Ardh annisyen, un texte écrit en langue arabe. «Là encore, il était vraiment indispensable pour nous de recourir à la traduction pour permettre aux spectateurs occidentaux de déceler le thème, le sens, plus encore, l’âme même de la chanson. Aussi, avais-je chanté un couplet traduit en français par le poète Jaâfar Majed», souligne Mme Sonia M’barek. L’expérience de notre chanteuse dans le domaine de la traduction musicale a pris du recul pendant quelques années, juste le temps nécessaire pour choisir les textes et concocter un nouveau spectacle dédié, cette fois-ci, à deux causes, à savoir l’universalité de la musique et la paix entre les pays méditerranéens. «Voyage en Méditerranée, tel était l’intitulé du spectacle, présenté en 2006 et pour lequel j’ai choisi de traduire entre autres des textes du poète espagnol Frederico Garcia Lorca ou encore de Jacques Prévert, une traduction faite par Nadhim Hekmat, toujours dans le souci de renforcer cette dynamique de l’universalité de la musique en général et de la chanson plus particulièrement», ajoute notre interlocutrice.
La toute récente étape de cette expérience remonte à peine à quelques mois. Il s’agit du spectacle de clôture, organisé par le Centre national de la traduction, couronnant les manifestations de l’année de traduction. Vue l’expérience de Mme Sonia M’barek et l’intérêt qu’elle voue à la traduction des textes chantés, le Centre national de la traduction l’a invitée pour enrichir la cérémonie de clôture par la présentation d’une rubrique musicale basée sur la traduction. Elle indique : «S’intitulant Makamet, ce spectacle représentait un hommage dédié à notre poète de l’amour et de la liberté Abou El Qacem Chebbi. J’avais en effet chanté dans la langue de Molière les poèmes Ayouhal Hob et Salaouaton fi haykal el Hob, traduits par Taïeb Achech; mais aussi Ma liberté de Paul Eluard traduit en arabe, ainsi que Hobbi Yetbadel Yetjadid de Ali Douaji, traduit en espagnol».
Actuellement, Mme Sonia M’barek se penche sur d’autres textes originaux non revisités dont des textes grecs qui seront probablement traduits par l’homme de culture, Fraj Chouchène. L’expérience se veut donc encore plus enrichissante et plus prometteuse tant sur le plan artistique que civilisationnel. «L’essentiel, précise -t-elle, c’est de prendre le soin de traduire à partir des textes originaux et non de textes déjà traduits pour être le plus fidèle possible au sens initial. En outre, dans ce contexte de la musique mondialisée, il devient de plus en plus nécessaire de faire connaître notre identité; la traduction des textes en serait l’un des vecteurs».
Dorra BEN SALEM